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L’hypersensibilité au travail : pour le pire comme le meilleur !

Ecrit par Solène BELLOU

L’hypersensibilité n’est pas une anomalie, encore moins une maladie. C’est une appréhension du monde sous un prisme particulier, lui donnant une saveur différente qui, parfois, peut aussi laisser un goût amer.

Le monde du travail, avec ses règles, ses normes, voire ses exigences, ainsi que les interactions sociales qui s’y vivent, peut constituer un terrain de challenges à relever pour les personnes dites hypersensibles. La proportion de personnes présentant une sensibilité élevée, en France, est estimée à 25% selon Saverio TOMASELLA, docteur en psychologie. La conciliation de cette singularité avec la réalité du terrain peut demander une certaine compréhension de ce qui la caractérise, tant au niveau d’un collaborateur hypersensible lui-même, qu’au niveau de ses pairs et du management requérant alors une certaine adaptation.

Qu’est-ce que l’hypersensibilité ?

Le concept d’hypersensibilité est considéré comme récent. Pourtant, Carl G. JUNG y fait déjà référence au cours de la première moitié du 20ème siècle (1913), d’abord considéré comme un trait inné intégré à la personnalité qui s’en trouverait « enrichie », tout en la soumettant à des conséquences désagréables.

La psychologue et chercheuse américaine Elaine ARON, spécialiste du sujet à qui l’on doit la notion de « Highly Sensitive person » (traduit par « personne hautement hypersensible »), reprend la notion de tempérament pour décrire l’hypersensibilité et permet de l’identifier à travers un ensemble de caractéristiques individuelles.

Saverio TOMASELLA marque la distinction entre la haute sensibilité, qui se caractérise par une plus grande sensibilité aux stimuli externes, un traitement cognitif plus élevé et une réactivité émotionnelle plus forte, et l’hyperempathie qui fait référence à l’hyperréactivité du système nerveux à tous ces stimuli, pouvant dommager une surcharge sensorielle. Le psychologue introduit la notion d’ultrasensible qui désigne les personnes hypersensibles ayant beaucoup d’empathie, après avoir fait le constat qu’une partie des personnes hypersensibles en ont peu.

Le test d’auto-évaluation « Are You Highly Sensitive Person ? » (Elaine N. ARON, 1996) s’appuie sur les caractéristiques définissant le fonctionnement hypersensible pour aider chacun à déterminer son niveau d’hypersensibilité. Parmi ces caractéristiques, on retrouve :

  • Une forte réceptivité sensorielle liée à une intolérance aux stimuli intenses (bruits forts, sirènes de voiture, lumières vives, odeurs trop fortes, etc.)
  • Une conscience des subtilités environnementales
  • Un haut degré d’empathie et d’attention aux besoins des autres
  • Une sensibilité à la douleur
  • Un besoin de solitude et de mise à distance des stimulations extérieures
  • Une vie intérieure riche et complexe
  • Un bouleversement lors de changements

Il peut être conseillé d’être accompagné par un professionnel dans la prise de conscience de ces caractéristiques afin de déterminer s’il s’agit bien d’hypersensibilité.

L’hypersensibilité : entre l’ombre et la lumière

Au quotidien, l’hypersensibilité s’exprime aussi bien à travers les pensées, les émotions, les sensations physiques (notamment relatives à la douleur), que par les stimulations sensorielles reçues par les cinq sens (vue, ouïe, odorat, toucher et goût).

Elle est à l’origine de certaines dimensions de la personnalité que l’on peut identifier comme communes à l’hypersensibilité, notamment l’intuition, la créativité, une sensibilité à la finesse et une authenticité, mais aussi une plus grande sensibilité à l’anxiété, l’irritabilité, la contrariété, menant facilement au repli.  Les réactions qui peuvent être exagérées donnent tout leur sens au fait d’être perçu comme parfois « à fleur de peau ».

Être hypersensible, c’est bénéficier d’une force qui en fait une qualité autant qu’un défaut par le déséquilibre qu’elle entraîne.

Lorsque les émotions sont « désagréables » comme la colère, la tristesse ou la peur, elles peuvent devenir source de mal-être du fait qu’elles ne soient pas accueillies ni exprimées. La peur de s’y confronter davantage, de paraître « bizarre » ou encore de devoir s’en expliquer alors même qu’il faudra plus de temps à une personne hypersensible pour les comprendre entraîne à la place une intellectualisation favorisée au détriment de l’expression émotionnelle et une rumination mentale qui va de pair avec le besoin de contrôler. Ce dernier est en cause dans les signaux contradictoires qui peuvent être envoyés, l’absence d’expression étant destinée à les atténuer mais ne les empêchant pourtant pas d’exister. Il s’agit dans ces cas-là d’un effet paradoxal, le peu d’affects manifestés étant lié au trop-plein placé sous contrôle.

Si les émotions « désagréables » sont ressenties avec intensité, il en est de même pour les émotions « agréables », ce qui constitue la force de l’hypersensibilité. Cette perméabilité aux émotions vécues comme « agréables » permet de limiter les impacts des plus « désagréables », et explique également la rapidité avec laquelle il est possible de passer d’une émotion à une autre, transition qui n’a cependant rien d’un caractère pathologique.

Peut-on expliquer l’origine de l’hypersensibilité ?

Les études faites à l’aide de l’imagerie médicale ont permis de mettre en avant trois zones cérébrales présentant une activité différente chez les hypersensibles :

  • Le thalamus, zone du cerveau permettant de filtrer les informations reçues. Chez les hypersensibles cette zone est moins active, entrainant un envahissement et une hyperstimulation menant jusqu’à la saturation.
  • Le centre de la douleur situé dans l’hypothalamus, beaucoup plus actif chez les personnes hypersensibles, entraînant un ressenti désagréable, voire douloureux, à partir de sensations qui ne le seraient pas pour une majorité.
  • Les neurones miroirs qui s’activent lorsque nous sommes en empathie, davantage chez les personnes dites « ultrasensibles ».

Elaine ARON ajoute à la dimension « innée » de l’hypersensibilité le rôle de l’environnement avec lequel une personne était en interaction dans son enfance. Cette conception s’aligne avec celle de Saverio TOMASELLA qui explique l’hypersensibilité comme étant le produit de l’histoire de chacun, partant de la vie intra-utérine influencée par l’environnement et ce qui s’y vit.

Vécu professionnel et hypersensibilité

Prendre du recul sur les choses ou encore les prendre moins à cœur font partie des réponses apportées par les personnes plus ou moins proches d’un(e) hypersensible. Ces réponses alimentent les sentiments de solitude et d’incompréhension.

S’il peut paraître difficile de trouver un soutien dans sa vie personnelle, la sphère professionnelle ne semble pas toujours pouvoir en apporter davantage, étant bien souvent un lieu au sein duquel il peut même être difficile de vivre son hypersensibilité.

Celle-ci intervient dans de nombreuses situations professionnelles, présentant alors le risque d’adopter des stratégies pour s’ « adapter » consistant souvent à rejeter ses émotions, minimiser ses sensations et perceptions, nier ses intuitions. C’est par l’adoption de ces stratégies que l’hypersensibilité peut devenir une réelle source de mal-être, en mettant de côté ce qui la caractérise et ne lui permettant pas toujours d’ « être » dans toute sa singularité, alimentant le sentiment de « se plier » au monde et de « s’oublier » soi-même.

Certaines spécificités liées à l’hypersensibilité se retrouvent dans le travail :

  • En matière d’environnement, l’hypersensibilité aux stimulations sensorielles en fait un risque de surcharge lorsqu’il faut ajouter à leur exposition une concentration et une attention soutenue pour élaborer son travail. Un environnement calme et qui ne soumet pas à de nombreux stimuli est alors préféré, limitant les espaces trop ouverts.
  • Concernant le travail en lui-même, la dimension perfectionniste, voire anxieuse, est importante et une potentielle source de stress. La pression ressentie par la compétition et la recherche de performance n’est donc pas une option qui peut être source de motivation et d’efficacité, mais qui au contraire peut devenir un facteur de déséquilibre aux conséquences néfastes à la fois sur le travail mais aussi la santé de la personne hypersensible. L’expression de la créativité et le respect de l’originalité qui peut la définir sont des composantes importantes nécessaires à un épanouissement professionnel.
  • En termes de relations de travail, la bienveillance et l’écoute sont des qualités professionnelles essentielles à une personne hypersensible qui se sent souvent affectée par les attitudes qui ne semblent pas être issues de bonnes intentions, ou empreintes de conflits, de rivalité, de jalousie. Ce type de relations est une source de mal-être, voire d’incompréhension, car incohérente avec la vision du monde « idéale » que l’on retrouve chez de nombreux hypersensibles. C’est aussi ce qui leur confère une certaine « naïveté », en dépit d’une lucidité parfois blessante.
  • Les valeurs au travail se traduisent par un fort besoin d’engagement et d’équité, et une révolte face à l’injustice et la déloyauté.

Ces caractéristiques se retrouvent autant chez des personnes hypersensibles que chez celles ayant une sensibilité dite « normale ». C’est dans l’intensité avec laquelle les situations sont vécues que se situe la différence, et il peut être difficile de comprendre et d’appréhender pourquoi il peut être si difficile de les surmonter.

Agir pour vivre avec

L’hypersensibilité est un fonctionnement. Le comprendre est la première étape pour en exploiter sa potentialité, permettant aussi son acceptation. Les nombreuses ressources documentaires, les témoignages et les échanges avec d’autres hypersensibles aident à cheminer dans ce sens.

L’hyperréactivité aux stimuli perçus par les cinq sens peut être apaisée par le pouvoir que l’on a d’agir dessus, telle qu’une lumière trop forte qui peut être diminuée. Concernant les émotions, il s’agit de renforcer les compétences émotionnelles permettant de mieux : les identifier, les comprendre, les exprimer, les réguler et les utiliser. Les émotions sont des signaux porteurs de messages, telle que la colère pouvant être le signe qu’une limite a été franchie, comme la tristesse celui d’un manque existant. La gestion des émotions est un processus qui se travaille et pour lequel il peut être bénéfique d’être accompagné.

Chaque individu « est au monde » par son corps en action. L’écouter permet de décoder les messages qu’il émet. La reconnexion au corps par des activités adaptées, notamment d’aide au « lâcher-prise », permet d’y être plus attentif, mais aussi de diminuer les effets néfastes de la suractivation mentale, permettant la focalisation sur ce qui est fait et ressenti et non plus seulement sur les pensées

Vers une collaboration gagnante

Lorsqu’il est question de collaborer avec l’hypersensibilité, voire de la manager, il peut être important de prendre en compte quelques fondamentaux.

L’écueil à éviter serait de penser qu’il existe une attitude ou un mode de management miracle, l’essentiel résidant dans une compréhension de plus en plus fine de ce que peut être l’hypersensibilité et son fonctionnement afin de pouvoir s’adapter à chaque situation et chaque personne. Quelques éléments peuvent guider dans ce sens.

Un collaborateur hypersensible pourra être plus rapidement surchargé et présenter une fatigue psychique et physique quasi-continue. Ce qui est vécu au travail s’ajoute au vécu personnel, ce qui peut parfois être oublié et amener à juger un état sans prendre en compte toutes ses composantes. C’est pourquoi les environnements de travail avec de multiples process et attentes de toute part, ainsi que de multiples stimulations sensorielles peuvent vite devenir sources d’épuisement, moyennant un besoin de récupération plus important.

Le besoin de comprendre peut s’avérer positif en ce qu’il permet d’insuffler une dynamique consistant à aller au bout des choses par les questions posées. Toutefois, il peut être parfois plus difficile d’apporter une réponse, nécessitant alors de faire preuve d’humilité, en acceptant de ne pas avoir la réponse (qui sera sans doute cherchée par ailleurs).

Un accompagnement dans la prise de décision peut être nécessaire du fait qu’elle puisse vite se transformer en dilemme. L’hypersensibilité, par la conscience des nombreuses composantes d’une situation et de ce qu’engage tel ou tel choix,  mène à craindre de pas prendre la bonne décision et rend difficile le choix qui est tout autant vécu comme un renoncement.

La sensibilité à la critique peut donner le sentiment qu’il est difficile de faire un feedback. L’hypersensibilité s’accompagne bien souvent d’un sens auto-critique facilitateur du fait qu’il puisse être possible de partir de ce dont le collaborateur est conscient pour y joindre son point de vue, dans la condition essentielle qu’il soit apporté dans une visée utile, constructive, justifiée et bienveillante. Cette dernière dimension est une de celles à laquelle un(e) hypersensible sera le plus réceptif, excluant alors des domaines professionnels imprégnés de jeux de pouvoirs, de « qu’en-dira-t-on », d’insinuations négatives ou encore de commentaires le/la concernant adressés à d’autres.

Une attention particulière peut être portée à la difficulté pour la personne hypersensible de collaborer avec certains profils / styles de management. Cela rejoint le besoin fort d’alignement avec d’une part les valeurs de l’entreprise et d’autre part les valeurs humaines de ses interlocuteurs. C’est une des raisons qui poussent l’hypersensible vers des métiers de soins, de services, ou d’implication dans la défense de grandes causes.

En synthèse ? Bien qu’il ne paraisse pas toujours évident de vivre et d’accueillir l’hypersensibilité dans le travail, il existe des solutions pour qu’elle devienne une force, à la fois pour la personne concernée, les interlocuteurs amenés à interagir avec une personne hypersensible. Prévenir les risques associés et se faire accompagner dans la démarche est un premier levier d’actions permettant de relever le challenge que représente l’exploitation de ces personnalités qui peuvent s’avérer autant fragiles que capables de belles performances.

Références citées dans l’article

  • Aron, E. (1997) The highly sensitive person : How to Thrive When the World Overwhelms, New York, Birch Lane Press,
  • Aron, E. (2004). « Revisiting Jung’s concept of innate sensitiveness », Journal of Analytical Psychology.
  • Aron, E. (2005). Ces gens qui ont peur d’avoir peur : Mieux comprendre l’hypersensibilité. Éditions de l’Homme.
  • Bornancin TOMASELLA, S. (2019). Ultrasensibles au travail : Le guide de survie pour affirmer sa sensibilité au bureau, avec son chef, ses collègues…
  • Merleau-Ponty, M., Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.
  • Mikolajczak, M., Quoidbach, J., Kotsou, I., & Nelis, D. (2020). Les compétences émotionnelles. Dunod.
  • Sayagh, E. (2019). Attention émotions fortes ! Comment gérer l’hypersensibilité au travail ?
  • TOMASELLA, S., & Potel, C. (2016). Hypersensibles : Trop sensibles pour être heureux? Librairie générale française.

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